dimanche, 01 janvier 2006

Conclusion d'un cours de philo, fin 20ème siècle

"La vie est courte, les enfants meurent, les rois aussi. L'homme, à sa dernière heure, oscille entre l'être et le néant ; il prend la mort "à la dernière minute", comme on prend un train en marche ; il prend la mort, ou plutôt, la mort nous prend. A chaque seconde, il meurt des hommes ; il meurt, comme il pleut... [...]

Hélas, notre Europe est en crise. Et le drame, ce n'est pas que l'Europe soit malade, c'est que sa maladie soit contagieuse. Nous avons voulu exporter nos dogmes scrupuleux, mais non crédibles. Nous avons voulu chasser notre angoisse en industrialisant la planète. La planète est épuisée ; nous cherchons à quitter la terre originelle. Nous avons dit que Dieu s'était fait homme, nous voulions croire que l'homme se ferait Dieu. Hélas, ces dieux-là meurent. La foi qui soulève les montagnes ne les fait souvent accoucher que d'une souris.

Se fermer à la souffrance d'autrui n'est pas bon ; s'enfermer dans son propre plaisir n'est pas bon. Se délecter dans la souffrance et se donner en exemple n'est pas bon. Se frapper la poitrine en louchant vers la récompense n'est pas bon. Rêver de faire une entrée triomphale dans un autre monde, où les derniers seraient les premiers, n'est pas bon. Faire la leçon aux autres n'est pas bon. Vouloir consommer au lieu d'admirer n'est pas bon. L'action est répréhensible, la rapacité est condamnable, la violence est impie. Le zèle fédérateur, la croisade idéologique sont aussi absurdes que dévastateurs. Plus une civilisation veut s'étendre, plus la synthèse qu'elle opère devient large, et donc fragile. Ce qui sied à l'homme, c'est de se réchauffer à l'amour d'autrui, dans une solidarité de condamnés à mort. Si le sage se lave les mains de toute la misère du monde, c'est avec l'eau de ses propres larmes.

Laissez les humains faire leur chemin sur la crête des plus hautes montagnes. Ils se regrouperont d'eux-mêmes."

Michel PICLIN

Tchekhov

Astrov

[…] Bien, j'admets que l'on coupe les bois par nécessité, mais pourquoi les détruire ? Les forêts russes gémissent sous la hache, des milliards d'arbres périssent, les gîtes des bêtes, les nids des oiseaux se vident, les rivières s'ensablent et se dessèchent, des paysages ravissants disparaissent pour toujours, et tout cela parce que l'homme est paresseux et qu'il n'a pas assez de sens commun pour se baisser et ramasser le combustible. […] Il faut être un barbare pour follement brûler dans un poêle toute cette beauté, pour détruire ce que nous ne pouvons pas créer. L'homme est doué d'une raison et d'une force créatrice, pour multiplier ce qui lui a été donné, mais jusqu'ici, il n'a pas encore créé, il n'a que détruit. Il y a de moins en moins de forêts, les rivières se dessèchent, le gibier a disparu, le climat est plus rude et la terre s'appauvrit et enlaidit de jour en jour.

Tchekhov - Oncle Vania (Acte I) – 1897

Mélancolie

"In the army I remember getting hold of a copy of Burton's Anatomy of Melancholy and reading every night [...] I loved that book, Nathan, but it left me puzzled. Do you remember what Burton says about melancholy? Every one of us, he says, has the predisposition for melancholy, but only some of us get the habit of melancholy. How do you get the habit? That's a question Burton doesn't answer. [...] and so I had to wonder until from personal experience I found out.

You get the habit by being betrayed."

Philip Roth - I married a communist

Mauriac

“Après dix-neuf siècles de christianisme, le Christ n'apparaît jamais dans le supplicié aux yeux des bourreaux d'aujourd'hui, la Sainte Face ne se révèle jamais dans la figure de cet Arabe sur laquelle le commissaire abat son poing. Que c'est étrange après tout, ne trouvez-vous pas ? qu'ils ne pensent jamais, surtout quand il s'agit d'un de ces visages sombres aux traits sémitiques, à leur Dieu attaché à une colonne et livré à la cohorte, qu'ils n'entendent pas à travers les cris et les gémissements de leurs victimes sa voix adorée : "C'est à moi que vous le faites !" ”

François Mauriac - Bloc-notes (1954)

Ainsi vivent les morts

"En juin 93, douze garçons bosniaques furent tués par les tirs des fascistes serbes sur un terrain de football à Sarajevo. Là, franchement, c'était excessif : ils auraient pu se contenter d'un seul mort, ça leur aurait au moins laissé une équipe complète. Car, au fond, toutes les morts violentes revenaient à la même chose : l'élimination des remplaçants. La guerre de masse est la meilleure preuve que la masse existe. Le vingtième siècle comme casse-noix létal. Chaque jour, des milliers de manifestants marchent sur Whitehall, et cependant aucun n'a songé à balancer un pot de peinture sur la fière statue du maréchal Haig, un personnage qui a présidé à la mort d'un tiers de million d'hommes en six petits mois de temps dans les champs boueux des Flandres. L'Hiroshima de l'Europe.
Quand je suis arrivée en Angleterre, à la fin des années cinquante, les gens étaient encore fascinés par les ravages de la Première Guerre. Pas une ville, pas un village, pas un hameau, une école, une entreprise ou un club qui n'eût perdu son contingent d'hommes. Le jour du Souvenir, on saluait bas les tristes vieux lurons qui arrivaient en clopinant devant Whitehall, enrubannés de bravoure, et se portaient à nouveau volontaires pour marcher à l'ombre du cheval de pierre de Haig. Les parlementaires se dressaient sur leurs pattes arrière pour rendre les honneurs à ces fourmis kaki qui avaient sacrifié leur vie sur l'autel de la liberté. La liberté de faire quoi exactement ? La liberté d'appartenir à la fourmilière ? La liberté de mourir du cancer ? La liberté de choisir glorieusement dans de glorieux questionnaires à choix multiple. Le questionnaire de M. Khan sur la qualité de vie des patients en phase terminale."

Will Self - Ansi vivent les morts

Wall street

"Jamais dans l'histoire de l'humanité les sentiments exprimés par une seule rue - Wall Street - n'ont eu autant de pouvoir. Les Anciens se souciaient de l'humeur des cieux, des montagnes, des mers et des forêts. Nous, nous cherchons à apaiser une chaussée."

Robert Reich, ministre du travail des Etats-Unis d'Amérique de janvier 93 à janvier 97

Traités

"Pour ce qui est de l'amour, du mariage et du sexe, tant Shakespeare que Sitting Bull connaissaient l'unique vérité : les traités sont parfois violés."

Sherman Alexie - The Toughest Indian in the World

Sommeil

"You can always tell that things are going badly with someone, you can tell that their life is really crumbling when sleeps becomes inordinately precious to them. Almost sacramental. That soft escape and gentle abdication of responsibility. That's a bad sign. Watch out for it. The treasure of forgetting. When that's all you've got."

Robert McLiam Wilson - Ripley Bogle